mardi 27 mai 2008

Texte 1

Je ne suis plus assez forte. Trop de pression. Travail. " Le 27 février dernier, Isabelle Béal, salariée chez Sodexho, mettait fin à ses jours en laissant derrière elle ces quelques mots. Ce suicide, comme ceux qu'ont connus ces derniers mois PSA-Peugeot Citroën ou Renault (l'un de ceux commis au Technocentre de Guyancourt vient d'ailleurs d'être reconnu comme accident du travail), a mis en évidence de manière dramatique les conséquences d'un stress excessif au travail. Si de tels actes de désespoir demeurent, fort heureusement, rarissimes, les atteintes du stress sur la santé des salariés n'en sont pas moins avérées. Les travaux de l' Ifas (Institut français d'action sur le stress) en témoignent. Depuis 1998, l'Institut mène en partenariat avec les médecins du travail des actions de dépistage dans plusieurs entreprises françaises, dont Renault. Les données recueillies fournissent également, année après année, la matière d'études épidémiologiques d'une ampleur inédite (voir encadré ci-contre). Les dernières statistiques de l'Ifas, qui portent sur plusieurs dizaines de milliers de salariés sur les quatre dernières années, soulignent l'ampleur du problème : en entreprise, un homme sur quatre et une femme sur trois souffrent de " sur-stress ", c'est-à-dire présente un niveau de stress tel qu'il augmente le risque de déclencher d'autres pathologies. Parmi les cas les plus lourds, 4,6% des hommes et 5,2% des femmes sont touchés par la dépression. Au passage, les observations déjà mises en évidence dans les précédentes études de l'Ifas se trouvent confirmées, notamment la vulnérabilité supérieure des femmes au sur-stress ou encore l'augmentation du niveau de stress avec l'âge. Pour autant, si la prise de conscience du phénomène est primordiale, elle ne suffit pas. Au-delà de l'état des lieux chiffré, l'Ifas a mené cette année une série d'études pour mieux comprendre les mécanismes du stress : importance relative de la vie privée et de la vie professionnelle dans les causes, poids de la relation avec le manager, conséquences sur la productivité, audit des stratégies qui marchent (ou non) pour faire baisser la pression... Autant de chiffres et d'enseignements inédits, dévoilés en exclusivité par Enjeux. Plus de 32% des femmes et 25% des hommes présentent un niveau de stress " à risque ", c'est-à-dire favorisant l'apparition de certaines pathologies physiques ou mentales. Le risque de sur-stress croît globalement avec l'âge, mais diminue quand on grimpe dans la hiérarchie. Lorsqu'ils veulent esquiver le sujet, les DRH se retranchent souvent derrière un argument, toujours le même : le stress des salariés ne dépend pas seulement du travail, mais aussi - et surtout, suggèrent-ils - des aléas de leur vie privée. Pour en savoir plus, l'Ifas a posé la question aux milliers de personnes identifiées depuis 2003 comme " sur-stressées. Leurs réponses font apparaître des analyses très contrastées, notamment selon le sexe. Les femmes attribuent majoritairement leur sur-stress à la combinaison de facteurs privés et professionnels, exprimant sans doute les difficultés que connaissent nombre d'entre elles à concilier un emploi du temps de mère et de salariée. Dans l'analyse par tranche d'âge, c'est d'ailleurs entre 35 et 44 ans, lorsque les enfants sont encore jeunes, qu'elles sont les plus nombreuses à expliquer leur sur-stress par des raisons à la fois privées et professionnelles. Les hommes, de leur côté, apparaissent relativement plus enclins à incriminer leur vie au bureau. Et elle seule. La différence d'analyse est particulièrement nette chez les cadres supérieurs, où la moitié des hommes sur-stressés attribuent leur état au travail, quand 60% des femmes mettent en cause " les deux ". Les schémas ancestraux semblent donc perdurer, y compris au sommet de la hiérarchie... A noter que 10% des hommes cadres supérieurs estiment ne pas être sur-stressés, alors même que le test qu'ils viennent de passer indique le contraire. Une erreur d'appréciation due, selon les spécialistes de l'Ifas, à une difficulté typiquement masculine lorsqu'il s'agit d'identifier ses émotions. A fortiori, d'en parler... Dans une deuxième étude, plus qualitative, l'Ifas s'est également penché sur l'impact de la relation avec le manager ; 110 salariés (préalablement " testés " sur leur niveau de stress) ont été interrogés sur leur perception de leur supérieur hiérarchique direct (bonne ou mauvaise), ainsi que sur une liste d'émotions plus ou moins fortes que leur inspire leur travail. Celui-ci les a-t-il " déçu " ? " Agacé " ? " Satisfait " ? Exprimées sur une échelle de 1 à 5, les réponses viennent contredire une croyance assez répandue : le jugement porté sur le manager n'influe pas sur la capacité à ressentir ou non de la " passion " pour son travail. " La passion et la motivation pour son travail relèvent de facteurs plus psychologiques et propres à l'individu, analyse Matthieu Poirot, responsable du pôle santé à l'Ifas. La relation avec le manager a en revanche un impact sur le ressenti d'émotions moins fortes et plus quotidiennes, comme la satisfaction ou l'agacement. " Et celles-ci n'influent pas toutes sur le niveau de stress, démontre l'étude : seules les émotions négatives (colère, déception, etc.) jouent un rôle et accroissent le risque de sur-stress. " Pour limiter le stress de son équipe, la priorité d'un manager doit donc être de lui éviter les émotions négatives, ajoute Matthieu Poirot. Plutôt que chercher à susciter le contentement, il doit d'abord veiller à ne pas nuire. Plus les salariés sont stressés, plus ils connaissent des difficultés à se concentrer puis à déconnecter après le travail, analyse Matthieu Poirot. Cela pénalise doublement leur productivité : au-delà du temps perdu durant les heures de travail, le temps de repos est lui aussi "pollué" par le stress, ce qui in fine obère la créativité. " Comment, dès lors, faire baisser la pression ? Pour le savoir, l'Ifas a soumis à une centaine de salariés une liste de recommandations habituellement dispensées pour lutter contre l'excès de stress, en leur demandant celles qu'ils mettaient en pratique : " J'ai hiérarchisé ce que j'avais à faire ", " J'ai équilibré ma vie professionnelle, familiale et sociale ", " J'ai pris un temps de prise de recul lorsque je me sentais débordé ", etc. Les résultats, examinés à l'aune du niveau de stress des sondés, viennent bousculer quelques idées reçues. " Quand un salarié est confronté à un excès de travail, il est d'usage de lui conseiller de dégager ses priorités, commente Matthieu Poirot. L'étude prouve que cela ne suffit pas. Pour lutter contre le stress, il faut certes hiérarchiser les tâches à accomplir, mais aussi savoir renoncer à certaines d'entre elles. L'efficacité ne passe pas seulement par la méthode, mais aussi par la diminution du volume de travail. " La maîtrise des émotions (" J'ai modéré mes réactions dans les rapports aux autres ") ne semble pas non plus avoir d'impact sur le niveau de stress. Pour autant, les managers sont priés de ne pas abdiquer leur flegme : faute d'être efficace sur eux, le contrôle de leurs émotions est déterminant pour ne pas faire décoller le stress... de leurs collaborateurs. Les salariés qui déclarent n'avoir jamais de problème de concentration à la lecture d'un document ont un niveau de stress mesuré médicalement très faible : 20,35 en moyenne, alors que le seuil de sur-stress est à 27. A l'inverse, ceux qui rencontrent souvent ce problème souffrent d'un stress élevé. De manière générale, les difficultés de concentration et de " déconnexion " après le travail croissent avec le niveau de stress.

Comment l'Ifas mesure- t-il le stress ? Les tests sont réalisés au sein des services de médecine du travail, les salariés s'y soumettant lors de la visite annuelle. Le questionnaire auquel ils répondent ne constitue pas un sondage déclaratif (" Est-ce que vous vous sentez stressé ? ") mais un outil de mesure reconnu et validé par le corps médical. La batterie de 24 questions, utilisées depuis des années en psychologie de la santé, permet de dépister la dépression, l'anxiété pathologique, et d'évaluer le niveau de stress perçu, c'est-à-dire l'impression de débordement et de perte de contrôle face aux contraintes. La participation au test lors de la visite médicale est soumise à l'acceptation du salarié et la confidentialité des résultats est garantie, ce qui permet un excellent taux d'acceptation. Qu'est-ce que le sur-stress ? Le stress n'est pas une maladie, mais un facteur de risques. Les recherches de l'Ifas ont permis d'identifier le seuil de stress au-delà duquel il augmente le risque de déclenchement d'autres pathologies physiques ou mentales (anxiété et dépression notamment).

Aucun commentaire: